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«  L’économie sociale et solidaire doit se renouveler  ! »

vendredi 5 novembre 2010, Aude Loriaux

Farid Mebarki et Erwan Ruty ont cofondé l’association Presse & Cité pour oeuvrer à un meilleur traitement médiatique des banlieues. Farid a grandi dans la banlieue de Rouen. Il est aujourd’hui chargé de mission au Ministère de la jeunesse et des sports. Erwan, journaliste, dirige l’agence de presse des quartiers Ressources urbaines, qu’il a créé il y a quatre ans. Tous deux Œuvrent au carrefour de l’économie sociale et solidaire et des quartiers populaires. Regards critiques.

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Peut-on parler de fracture entre les banlieues et les acteurs majeurs de l’économie sociale et solidaire ?

Farid Mebarki  : Il y a d’abord une fracture entre les banlieues et les acteurs de l’économie tout court. Elle est liée à la désindustrialisation et aux crises successives. Mais les pouvoirs publics ont aussi fait des choix qui n’ont pas été réfléchis, comme dans les années 1970 en Seine-Saint-Denis. Face à ce département atypique communiste avec des syndicats puissants, la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (Datar) a préféré inciter les entreprises à aller voir ailleurs. Tous ces éléments ont porté un coup à la richesse potentielle de ces territoires.

Erwan Ruty  : Cette fracture remonte au milieu du XIXe siècle, avec les bourses du travail et les coopératives qui voulaient offrir une alternative au capitalisme des petits patrons. Aujourd’hui, cet héritage est devenu problématique. Par exemple, lorsque nous avons voulu monter le magazine Respect, nous sommes allés voir les boutiques de gestion - un réseau parmi les premiers représentants de l’économie sociale et solidaire, qui a pour but de soutenir l’activité économique et la création d’entreprises à caractère social. Pendant la moitié du rendez-vous, on nous a parlé de Pierre-Joseph Proudhon. Ce n’est pas tout à fait en phase avec les quartiers...

F. M.  : L’économie sociale et solidaire, vue des centres-villes, cela a l’air super. En fait, c’est quand même très rigide : il y a un tas de nomenclatures, de règles à respecter pour constituer une coopérative, qui ne sont pas du tout dans la logique d’expérimentation des quartiers.

Qu’est-ce qui explique cette fracture ?

F. M.  : La principale raison, c’est l’absence d’implication des habitants dans les processus de développement décidés et animés par les seules institutions. C’était pourtant ce qui importait autrefois dans ce type d’économie : on associait aux décisions les producteurs de richesse, en l’occurrence les ouvriers. Ce n’est plus le cas. Il suffit de voir la Politique de la Ville. Aujourd’hui, on peut dynamiter des barres de HLM sans avoir demandé leur avis aux habitants... Les leviers de participation sont complètement érodés  : il y a par exemple trois fois moins d’associations dans les quartiers que dans les centres-villes.

E.R.  : Les habitants veulent pourtant s’impliquer dans les débats. Mais on leur impose souvent des experts et des spécialistes qui ne sont pas au même niveau qu’eux. Le résultat c’est que toute une partie de la population est exclue. Il y a un déphasage complet.

F.M. : Il existe cependant des outils, comme les régies de quartier, qui permettent au gens de se remettre au boulot. Mais ce structures sont attaquées de toutes parts. L’État s’en désintéresse alors qu’elles on prouvé leur efficacité.

Y a-t-il malgré tout des entreprises qui se détachent du lot, qui vont vers les cités ?

F. M.  : Les régies de transport ! Elles sillonnent les quartiers. Ce sont les plus gros employeurs, avec des entreprises comme la RATP ou Vivendi. Pour un tas de raisons, notamment pour obtenir la paix sociale, elles ont tenu à embaucher dans les quartiers. Mais changent-elles fondamentalement la donne ? Je suis plutôt sceptique.

E. R.  : Il y a aussi d’autres exemples, comme Aziz Senni (fondateur de «  Business Angels des Cités  », un fonds d’investissement tourné vers les quartiers, ndlr) qui a monté une entreprise de taxis collectifs. Il a eu de grosses difficultés, mais cela a marché parce qu’il répondait à un réel besoin. Il a ensuite été approché par Claude Bébéar (ex-grand patron d’AXA, groupe d’assurances parmi les plus importants au monde, ndlr) et a repris des études à HEC. Mais il n’a jamais fait partie de l’économie sociale et solidaire. C’est un exemple de ce que le secteur aurait pu faire et n’a pas fait.

F. M. : Plutôt que de faire du bio, il a fait du Macdo. C’est un rendez-vous raté !

Aujourd’hui, qui joue le rôle d’intermédiaire sur le terrain entre jeunes et entreprises ? Est-ce que l’économie sociale et solidaire n’aurait pas là une carte à jouer   ?

E. R.  : Pôle emploi délègue aujourd’hui à des entreprises privées irlandaises et australiennes - comme Ingeus- l’insertion des personnes éloignées du marché du travail. De petites structures se sont aussi développées, comme CS3 Consultants à Asnières-Gennevilliers, montées par des personnes très motivées et issues des quartiers. Petit à petit, grâce à ses méthodes atypiques et à la souplesse de son fonctionnement, cette structure a réussi créer un business qui marche très bien. Mais là encore, l’économie sociale et solidaire aurait pu s’en emparer.

F. M.  : De manière générale, l’économie sociale et solidaire est en tain de se faire dépasser par ce qu’on pourrait regrouper sous le terme d’ « entrepreneuriat social  » : le social business vient des États-Unis et ses acteurs résonnent en termes de rentabilité. Ils se demandent par exemple s’il y a un marché pour les gens qui gagnent moins d’un dollar par jour. Ce business arrive en France avec un tas d’initiatives qui avancent vite car il y a des recettes toutes faites, expérimentées dans le monde entier. Mais c’est une logique essentiellement capitaliste.

Dans ce cas, quelles sont les solutions ?

F. M. : Il faut trouver de nouvelles combinaisons entre acteurs locaux, ressources privées et puissances publiques. Si le système est grippé, c’est parce qu’il a vieilli. Il faut que les acteurs de l’économie sociale et solidaire prennent leur bâton de pèlerin et partent à la rencontre des quartiers, et qu’ils se renouvellent.

Médias Banlieues : rendez-vous le 10 décembre

Méconnaissance profonde, manque d’intérêt, accumulation de préjugés grossiers : on connaît les erreurs qui caractérisent la presse dès qu’il s’agit de parler des banlieues. «  Les banlieues reprochent aux médias de les caricaturer et de ne les appréhender qu’à travers le prisme de leurs “anomalies”  : violence, drogue, immigration et islam  », explique Farid Mebarki, président de Presse & Cité. Pour tenter de réduire ce fossé, cette «  association pour la connaissance des quartiers  » organise le 10 décembre à la Grande Halle de La Villette, à Paris, la seconde édition de Médias Banlieues. Comme son nom l’indique, cette journée de rencontre réunit autour d’une table acteurs des quartiers, élus et médias. Pour trois débats sans langue de bois. Afriscope sera bien sûr présent.

Plus d’info : www.ressources-urbaines.info ou www.presseetcite.info

Voir également notre page Sortir en île-de-France p.29

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