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Bientôt, tous citoyens ? Interview de Rost et Karim Amellal

mercredi 5 septembre 2012, Anne Bocandé

L’un est rappeur, producteur, conseiller en violences urbaines et chroniqueur. L’autre écrivain, enseignant et homme de média. Ces deux activistes d’exception militent notamment pour le droit de vote des étrangers non européens aux élections locales. Ils ne sont pas toujours d’accord mais oeuvrent chacun à leur manière à créer des passerelles entre citoyens et décideurs politiques.

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Pourquoi vous êtes-vous engagés en faveur du droit de vote des étrangers ? Quel est votre parcours ?

Rost : Le droit de vote des étrangers aux élections locales est une question de justice. J’essaie de porter publiquement cette parole depuis des années. En tant que rappeur, mon rôle est de prendre la température et d’alerter. J’ai voulu interpeller les politiques avant les émeutes de 2005 avec le titre « Rev’s’olution ». Mais ils ont censuré le morceau. Notre art a des limites. Pour être entendu, il faut jouer avec les mêmes armes que les élites ! C’est ce que je fais en tant que chroniqueur, membre du think tank Altaïr Culture Médias et président de l’association Banlieues Actives. La frontière entre l’art et la politique est infime. Ce qui change, c’est la méthode pour faire bouger les choses.

Karim Amellal : Pour moi, c’est la connaissance qui est la seule voie de salut possible pour quelqu’un qui n’a rien. C’est ce fossé entre les élites et le reste de la population qu’il faut combler. Qu’on donne aux gens les moyens de s’approprier le savoir qui va leur permettre d’avoir une voix crédible, de changer la société. D’où la création de sam.tv, dont l’ambition est de rendre le savoir et la création accessible au plus grand nombre. C’est un enjeu d’intégration. Dans ce contexte, le droit de vote des étrangers aux élections locales me paraît totalement justifié. Dès lors que l’on s’acquitte de ses obligations fiscales, il est normal que l’on puisse avoir un droit de regard sur l’utilisation de ces impôts. De plus, depuis le traité de Maastricht (1992), il y a une situation d’inégalité entre les ressortissants communautaires et non-communautaires. Dans un pays où l’égalité est un principe fondamental, ce n’est pas acceptable.

À l’heure de l’Europe, pensez-vous que le lien entre citoyenneté et nationalité soit toujours d’actualité ?

R. Nous sommes dans l’Europe. Les nations n’existent plus réellement, les frontières non plus en tant que telles, et ce depuis le traité de Maastricht qui met fin au lien entre citoyenneté et nationalité.

K.A. Il ne faut pas être myope par rapport à l’histoire. Ceux qui sont contre le droit de vote des étrangers disent que la citoyenneté est liée à la nationalité. Mais peu de voix se sont élevées lorsqu’à la fin du XIXe siècle, les indigènes, ceux qu’on appelait les Français musulmans, en Algérie, département français, possédaient la nationalité mais ne jouissaient pas de la pleine citoyenneté. C’est du passé, certes, mais beaucoup, aujourd’hui, ont encore le sentiment de ne pas être pleinement reconnus comme citoyens français. Accorder le droit de vote aux étrangers non communautaires, ce serait produire un signal positif et réenclencher la machine à intégrer.

Il y a donc une corrélation entre intégration et droit de vote ?

K.A. Beaucoup de ceux qui seraient concernés par ce droit habitent des zones urbaines sensibles, des quartiers en difficultés sociales et économiques. Compte tenu du contexte explosif qu’a engendré pendant dix ans l’absence de politique d’intégration et de redistribution, il me paraît indispensable, à côté d’une nouvelle politique de correction des inégalités, de donner des signaux forts pour que le climat s’améliore. Ce droit de vote aux élections locales en est un.

Craignez-vous que le nouveau président recule sur cette promesse faite durant sa campagne présidentielle ?

K.A. Cette proposition rassemble aujourd’hui toute la Gauche. De plus la situation en Europe a évolué depuis 1981. La France serait le 14e pays à mettre en place ce droit. Enfin, dans le contexte actuel, celui d’Amiens1 notamment, il faut des actes symboliques forts, en faveur de ceux qui sont en France depuis longtemps et qui ne sont pas ressortissants européens.

Il reste encore un an et demi avant les élections municipales de 2014. La promesse doit être tenue.

R. Cela fait des décennies que la Gauche parle de ce droit sans le mettre en oeuvre. Je crains qu’elle se cache derrière la nécessité du vote aux 3/5e du Parlement pour ne rien faire. Car, au sein du Parti socialiste, certains élus sont frileux. Ils ont peur pour leur poste. Si tout le monde, étrangers et nationaux, participe aux décisions locales, ils ne pourront plus faire de la politique de la même manière.

Qu’est-ce qui devra changer dans leur manière de faire de la politique ?

R. Les élections locales, c’est le quotidien des gens. C’est important qu’ils aient leur mot à dire. Ils participent à l’économie. Le maire ne pourra plus exclure une partie de la population parce qu’elle aura son mot à dire au moment opportun.

K. A. Moi, je crois que cela ne va pas changer grand-chose, parce que cela prend du temps. Rien ne dit que les personnes concernées vont s’emparer rapidement de ce droit. Mais c’est un principe démocratique de base. Les étrangers payent des impôts. Il est normal qu’ils puissent s’exprimer quant aux choix de ceux qui font usage des deniers publics, au moins à l’échelle locale. Je pense même que l’on devrait élargir le droit de vote des étrangers aux élections législatives, mais chaque chose en son temps ! En tout état de cause, cette mesure aura un impact positif, en améliorant la représentativité des listes électorales aux élections locales.

Les détracteurs de ce droit brandissent le risque communautariste. Qu’en pensez-vous ?

R. C’est une fausse menace. Je ne suis absolument pas communautariste. En revanche, je pense que chaque communauté a besoin d’organisation pour garantir le respect des droits de tous ses membres. Sans faire de la caricature, la communauté juive est un bon exemple. Dès qu’il y a un incident, elle descend dans la rue. Il ne s’agit pas de se renfermer, bien au contraire, mais de se structurer et de se solidariser pour peser dans les débats. Tout le monde doit être considéré... les Noirs et les Arabes aussi.

K.A. Ce risque communautariste est de la pure rhétorique électorale de droite, à laquelle elle-même ne croit sans doute pas. Tout d’abord parce que l’éligibilité ne concerne que les fonctions non-exécutives. Il n’y aura pas de maire étranger, uniquement des conseillers municipaux. Par ailleurs, on n’a pas observé depuis le traité de Maastricht de communautarisme italien ou espagnol en France. Dans cette affaire de droit de vote, c’est l’effectivité du principe d’égalité, l’intégration et la démocratie qui sont en jeu.

Que peut-il se passer si François Hollande ne respecte pas sa promesse ?

K. A. Il a tout intérêt à la respecter, ne serait- ce que dans une optique purement politicienne, eu égard à tous ceux qui ont massivement contribué à son élection et qui attendent des gestes forts.

R. Ce serait la pire des trahisons, pour tous ceux qui ont cru en François Hollande parce qu’il a pris ce genre d’engagements. S’il ne le respecte pas, on va organiser une opposition absolue. Et on se battra lors des prochaines échéances pour les faire chuter. Tant qu’il y a des perspectives, les gens gardent espoir. Mais si on nous ferme la porte au nez, nous réagirons. Nous nous structurons déjà. 2013 réserve son lot de surprises.

Rost, vous vous êtes engagé il y a quelque temps dans une démarche de naturalisation française. Pourquoi ce choix ? Vous avez la nationalité togolaise. Êtes-vous désormais Français ?

R. L’année dernière j’ai entamé cette démarche de naturalisation, pour mes enfants, nés ici. Je vis ici depuis 26 ans. Je suis engagé dans de nombreux combats associatifs et politiques. J’estime contribuer à faire avancer les choses. Faire la démarche d’être français ‘sur le papier’ est aussi une façon de montrer, qu’avec ou sans la nationalité, je participe à faire bouger le destin commun de la même manière car j’aime ce pays. Mais j’ai arrêté cette démarche. Je n’accepte pas d’être humilié comme nous le sommes dans les préfectures.

Ce nouveau droit va-t-il contribuer à améliorer la représentativité politique en France ?

R. C’est inévitable. La Gauche, avec le nouveau gouvernement, a assuré une diversité de façade. Mais dans les cabinets, il n’y a toujours pas de diversité. Ce ne sont que des énarques qui se cooptent avec une vision biaisée de la société… C’est pour ça que mon optimisme est mesuré quant à l’issue des choses. Les émeutes d’Amiens ne sont que la première alerte.

K. A. Je ne suis pas d’accord. Dans tous les pays du monde, ceux qui mettent en place les politiques publiques sont ceux qui sont formés pour cela, qui ont une expertise. Il ne faut pas faire de la diversité pour la diversité. Il faut faire en sorte que les grandes écoles, les universités et les partis politiques s’ouvrent et fassent monter des gens qui soient compétents, ouverts et représentatifs.

R. Il est important de préciser que « Diversité  » ne veut pas forcément dire ‘couleur’. Je parle de diversité de parcours, de profils. L’expertise ne réside pas que dans la théorie, mais également dans la pratique. C’est la combinaison des deux qui concourt à répondre de façon juste, pertinente, adaptée et surtout pérenne. Nos dirigeants le savent bien. Sinon pourquoi nous sollicitentils pour les conseiller officieusement ?

Karim Amellal en quelques dates

1978 Naissance à Paris / 2005 Publie Discriminez-moi ! Enquête sur nos inégalités (Flammarion) / 2006 Publie Cités à comparaître (Stock) / 2007 Publie avec le collectif Qui fait la France ? Chronique d’une société annoncée (Stock) / 2007 à 2010 Dirige le Master Affaires publiques à Sciences Po Paris / 2010 Fonde Stand Alone Media (Sam.tv)

Rost en quelques dates

1995 Fondateur du label CMP Prod – Section Est / 2004 Premier album solo : La voix du peuple / 2006 Fondateur de l’association Banlieues Actives / 2008 Publie Enfants des lieux bannis (Robert Laffont) / 2010 Dernier album solo : Poésie d’un Résistant / 2011 Membre créateur du think tank Altaïr Culture Médias / 2012 Son titre « L’avenir, c’est nous » est choisi par François Hollande pour sa campagne présidentielle

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