Graines de France développe le « Community Organizing »
lundi 14 novembre 2011, Noémie Coppin
« Community Organizing » : « organisation communautaire » ou « organisation de quartier ». Il n’existe pas de traduction française satisfaisante pour cette pratique sociale et politique née aux Etats-Unis dans les années 1930. Ce mouvement s’est popularisé en France avec l’élection de Barack Obama qui a longtemps travaillé comme « Community Organizer » dans une banlieue de Chicago. Depuis 2008, Graines de France, cercle de réflexion sur les quartiers populaires, organise des formations au « Community Organizing ». Rencontre avec son fondateur, l’universitaire Réda Didi.
Fondé en 2008 par Réda Didi, enseignant universitaire et membre du parti Europe Ecologie Les Verts, le cercle de réflexion sur les quartiers populaires, Graines de France, est encore relativement méconnu. Financé par plusieurs fondations privées, il compte des personnalités telles que la fondatrice des Indivisibles, Rokhaya Diallo, l’écrivain Mabrouck Rachedi, ou encore Dominique Rénier, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique.
Le citoyen au centre
Selon Réda Didi, les quartiers populaires français ne parviennent pas à instaurer un réel rapport de force politique. C’est dans cette optique que l’association a déjà mené auprès de leaders de terrain trois formations au Community Organizing (CO) à Paris. « Aujourd’hui, la plupart des partis ont du mal à pénétrer certains milieux, à être les porte-parole des quartiers populaires et à répondre concrètement à leurs problèmes. Des Conseils de quartier existent mais ils sont souvent chapeautés ou impulsés d’en haut. La vraie démocratie de demain, c’est celle qui mettra le citoyen au centre, qui l’outillera pour qu’il puisse influencer les politiques. La politique, c’est savoir s’organiser, connaître son environnement, faire passer des messages. On ne peut lutter seul, au quotidien, face aux grosses machines telles que les O.P.H.L.M [1] ou les mairies », explique celui qui s’est présenté, lors d’élections locales, sur les listes vertes à Meaux.
« Pouvoir mieux partagé »
Quid de la démocratie, du vote citoyen qui donne son pouvoir à un élu ? Réda Didi enchaîne : « La démocratie doit se doter de garde-fous. Le Community Organizing en est un. Les politiques auront toujours leur rôle, mais ils devront rendre compte aux citoyens, tout au long du mandat et plus seulement dans un contexte électoral. Se positionner par rapport à des problèmes de la vie quotidienne, mis en avant par des groupes d’habitants ». Le Community Organizing, un lobby des quartiers ? « La politique est une forme de rapport de force, rétorque Réda. Mais dans les milieux populaires, on n’arrive pas à l’impulser. Le pouvoir doit être mieux partagé, les décisions prises en adéquation avec les demandes des gens de terrain. Ce n’est pas une révolution, c’est juste pousser plus loin la démocratie. »
Créer un réseau
Lors des formations, Graines de France outille donc les leaders de terrain. Des gens issus des milieux populaires, qui ont mené des actions citoyennes, militantes et qui incarnent un potentiel de mobilisation territoriale. « Chacun vient faire son marché, par petits groupes, pour appliquer éventuellement ces méthodes sur des territoires et des problématiques particuliers. L’idée, c’est de créer un réseau, d’ouvrir les yeux, de se décomplexer vis-à-vis des questions de pouvoir ». La dernière formation a été organisée en juin dernier dans les locaux de l’Institut Supérieur des Techniques Avancées (INSTA), dans le 11e arrondissement de Paris. Nouveauté pour cette session, le partenariat de l’Ambassade américaine a permis de faire venir de Chicago Laurie Glenn, Community Organizer depuis 30 ans, pour partager son expérience avec la vingtaine de participants : responsables associatifs de Bobigny, Gennevilliers, Sartrouville et Lille, ainsi que militants politiques, notamment du MJS (Mouvement des Jeunes Socialistes).
Mobiliser sur quelles bases ?
Le sociologue Antoine Jardin faisait partie de l’équipe de formation. Ses recherches portent sur l’étude des comportements politiques, les phénomènes de ségrégation ethnique et sociale dans les métropoles occidentales et leurs effets sur la participation électorale. « Le CO propose une réflexion sur la participation politique dans les quartiers populaires en France. Cette formation était pour moi un moyen de toucher les acteurs associatifs qui s’intéressent à ces questions et qui n’ont pas forcément accès à ce qu’on produit en science politique », explique le sociologue. L’approche est-elle réellement nouvelle ? Déjà l’organisation du Parti communiste ou de la classe ouvrière dans l’ancienne banlieue rouge, en région parisienne, pouvait s’apparenter à du CO, même si cela n’en avait ni le nom, ni la modélisation théorique anglo-saxonne. Antoine Jardin poursuit : « Certaines personnes pensent qu’on ne reviendra pas au niveau de mobilisation des années 1970, puisque l’organisation du travail a explosé. D’autres pensent que la religion ou l’ethnicité peuvent servir de base de mobilisation car elles ont une importance dans la vie personnelle des individus. La troisième piste, qu’explore le CO, c’est celle du quartier : partager une expérience de lieu de vie commun, de problématiques quotidiennes, peut produire des mobilisations qui sont moins dépendantes du travail et qui permettent d’intégrer d’autres personnes, même inactives : étudiants, chômeurs ou femmes au foyer. »
Adapter et réinventer
Quoi qu’il en soit, il est impossible de faire une transposition directe des faubourgs de Chicago aux banlieues françaises : « La situation aux états-Unis et en France en matière de quartiers populaires est très différente. Les banlieues des grandes villes américaines sont socialement bien plus dégradées. L’absence de l’état y est beaucoup plus visible. Néanmoins, certaines adaptations peuvent être pensées, localement et appliquées à des problématiques précises », analyse le sociologue. Graines de France cherche donc à développer des formes de collectif dans des quartiers où la participation électorale semble déclinante. Tente de trouver de nouvelles formes de mobilisation politique. On sent également se profiler, en arrière-plan, l’enjeu financier : bon nombre d’associations de terrain sont aujourd’hui menacées de disparaître. Grâce aux dimensions politiques et collectives du Community Organizing, des moyens d’action que l’on croyait perdus dans le cadre traditionnel peuvent peut-être se réinventer.
Saul Alinski, fondateur du Community Organizing
Saul Alinski, sociologue et père du Community Organizing, fut un activiste qui défendit sans relâche les droits des habitants des faubourgs de Chicago dès les années 1930. Il réalisa ce que l’on nomma la « Backyard Revolution » en mettant en place, dans le quartier pauvre de Back of the Yards, un comité de quartier réunissant 900 organisations locales. La population de Back of the Yards, longtemps méprisée, réussit à faire pression sur l’administration afin qu’elle améliore les services publics. Le comité devint un groupe de pression incontournable.
A lire : Que ferait Saul Alinski ? de Thierry Quinqueton, éditions DDB, 2011
Contacter Graines de France
D’autres formations au Community Organizing sont à venir. Si vous êtes leader de terrain, militant ou acteur associatif dans un quartier populaire et intéressé par le CO, n’hésitez pas à contacter Graines de France : graines2france@gmail.com.
Notes
[1] O.P.H.L.M : Office Public d’Habitations à Loyers Modérés







