« La seule façon de combattre les préjugés : garder la tête haute ! »
lundi 14 novembre 2011, Olivier Barlet
Née en France il y a 31 ans, dans une famille sénégalaise, Alice Diop a étudié les rapports entre cinéma et société avant de réaliser des documentaires. Son dernier film, La Mort de Danton, questionne la violence symbolique des préjugés. Du 12 au 27 novembre, il est projeté dans plusieurs villes, dans le cadre du festival migrant ’scène. La réalisatrice revient sur sa démarche.
La filmographie d’Alice Diop compte actuellement quatre documentaires. La Tour du monde (2006) propose un autre regard sur un quartier de la banlieue nord de Paris où elle a grandi à travers le portrait de familles immigrées. Clichy pour l’exemple (2006) cherche les raisons de la colère des banlieues en 2005. Les Sénégalaises et la Sénégauloise (2007) se confronte aux femmes de sa famille d’origine à Dakar. Tout récemment, La Mort de Danton montre le courageux parcours et les doutes de Steve, un grand gaillard noir d’une cité de la Seine-Saint-Denis qui suit durant trois ans à Paris des cours de théâtre. Le film tourne dans les festivals et y remporte des prix.
A quoi attribuez-vous le succès du film ?
Je pense que beaucoup de gens s’identifient au parcours de Steve, à sa soif d’émancipation, à son désir de s’inventer une vie et d’oser imaginer un possible plus vaste que celui auquel il était destiné. Je crois que ce film peut être envisagé plus largement que la discrimination qui frappe les acteurs noirs en France ou les préjugés qui touchent les jeunes originaires des banlieues.
Comment avez-vous rencontré Steve Tientcheu ?
Nous avons grandi dans la même Cité, les 3000, à Aulnay-sous-Bois. J’ai ensuite quitté la Cité et ne l’ai revu qu’à l’occasion d’un mariage. Je pensais qu’il était resté conforme à ce que j’imaginais qu’il pouvait devenir en banlieue mais il m’a dit qu’il prenait des cours de théâtre au Cours Simon à Paris. Ce fut un choc : je me suis aperçue que je lui appliquais les mêmes préjugés que je condamnais ! Je lui ai demandé si je pouvais venir assister à une répétition, et cela m’a semblé d’une grande violence : la place qu’on lui donnait, le regard des autres. C’est alors que je lui ai proposé de faire le film.
La Mort de Danton porte ce titre car vous donnez à Steve la possibilité d’interpréter, seul et dans la rue, le rôle dont il rêve mais qu’on lui refuse obstinément sur les planches car il est Noir. était-ce là le sujet principal du film ?
C’est moi qui ai demandé à Steve d’interpréter cette scène. C’était une manière de dire “n’attends pas des autres la légitimité de devenir ce que tu veux être”. Le sujet de mon film c’est plutôt : comment échapper à l’enfermement du regard de l’Autre, comment inventer sa propre vie et devenir la personne de son choix en dépit de ce que les autres nous renvoient, en dépit des places et des rôles qui nous sont assignés.
Au cours Simon, Steve est seul car il fait peur…
La plupart des gens croisés au cours Simon n’ont pas réussi à dépasser l’image préconçue qu’ils avaient de lui. Et cela en effet parce qu’il vient du 93, parce qu’il a un physique très imposant. Steve incarne malgré lui tout l’imaginaire que les gens peuvent avoir sur la racaille de banlieue. Ils l’ont enfermé dans ce rôle. Lui en retour s’est isolé par défense. On rend souvent les jeunes comme Steve responsables de leur situation sociale. Au moment où j’ai commencé ce film, le discours sur la méritocratie était dominant. La fameuse injonction culpabilisante « quand on veut on peut ! » était très en vogue. Avec ce personnage, j’avais l’occasion de montrer qu’il ne suffit pas de vouloir, encore faut-il être accueilli !
Steve accepte les rôles qu’on lui fait jouer, pourtant très stéréotypés : l’esclave, le chauffeur, le mafieux, le militant. C’est la panoplie des rôles dédiés aux hommes noirs. Quel est le déclic qui lui permet d’en prendre conscience et de le remettre en cause ?
C’est arrivé au cours de la troisième année. Justement après qu’il a demandé de jouer Danton et qu’on lui a refusé en lui disant que Danton n’était pas noir. Pendant les deux premières années, il avait avant tout à coeur d’apprendre un métier. Il ne se rendait pas vraiment compte qu’il interprétait sans cesse tous les stéréotypes de l’imaginaire du Noir par le Blanc.
Steve ne fait pas de grands discours : il encaisse en silence et ravale sa rage. Est-ce son personnage ou bien un choix de montage ?
On a essayé au montage de traduire la lente émergence de sa prise de conscience mais aussi l’incapacité qu’il a eue de parler à son professeur de théâtre. C’est difficile lorsque l’on manque de confiance et que l’on se sent illégitime socialement d’aller affronter “ l’oppresseur”, même s’il s’agissait plus ici d’une sorte de domination culturelle et sociale.
Le professeur de théâtre est plutôt bien intentionné mais reste victime de son ghetto mental : le voyez-vous comme typique de notre société ? Je suis persuadée que le prof de Steve n’a pas été malveillant avec lui. Je pense juste qu’il manque un peu d’imagination. Dire d’un acteur noir qu’il ne peut pas jouer Danton parce qu’il est noir, c’est nier à mon sens le travail qu’a pu faire Peter Brook ou ce que fait avec brio Ariane Mnouchkine. Ce qui s’est passé pour Steve au Cours Simon, c’est en effet une métaphore de ce qui se passe un peu partout en France, où les discriminations à l’encontre des minorités visibles sont criantes. Toujours ce regard ! Ce regard qui enferme, qui assigne une place, un statut, un quartier, une profession !
Le tournage s’étale sur pratiquement les trois années de formation de Steve jusqu’au spectacle final : comment avez-vous procédé pour choisir les bons moments ?
Nous avons choisi les moments les plus forts de son apprentissage. Nous avons tenté de traduire à la fois l’émergence de sa prise de conscience, mais aussi les effets qu’a pu produire sur lui cette violence symbolique. Très vindicatif dans notre premier entretien il s’est enfoncé peu à peu dans une lente dépression, comme ployé sous le poids de toute cette oppression subie. C’est ce qui s’est produit dans le réel, nous avons respecté ça dans le film.
Le film sonne comme une invite à franchir les barrières sociales en se fichant du regard des autres. Cela est-il vraiment possible ou bien Steve restera-t-il une exception ?
« La liberté on ne la réclame pas, on la prend ! ». Je ne demande plus aux autres qu’ils me reconnaissent comme réalisatrice, j’accepte enfin de me considérer comme réalisatrice. C’est à nous de travailler sur nos propres complexes, de nous autoriser le droit de nous sentir légitime. Je crois qu’il nous faut dépasser les postures victimaires, même si je ne nie pas les difficultés, les barrières nombreuses à franchir pour ceux qui ne font pas partie de la majorité dominante. Il est nécessaire pour nous de faire ce travail. C’est la seule façon de combattre les préjugés : garder la tête haute. Je crois que ça peut aider aussi pour ne pas trop en souffrir, parce que ça peut rendre dingue !
Deux semaines de débats et de fête pour bousculer les préjugés !
Cette année, le formidable festival migrant’Scène, organisé par la Cimade et dont Afriscope est partenaire, a lieu du 12 au 27 novembre dans plusieurs villes de France. Cette édition nous propose d’interroger nos préjugés en croisant les regards et les approches. Durant 2 semaines, tout un chacun est invité à participer aux nombreux débats, concerts et fêtes ! Dans ce cadre, La Mort de Danton sera projeté dans plusieurs villes, notamment le 21 novembre à 19h à la Maison des Métallos, dans le 11e arrondissement de Paris. Et l’entrée sera libre !
Retrouvez tout le programme sur : www.migrantscene.org







