Le Musée d’Aquitaine s’ouvre à l’histoire de la traite négrière
mardi 26 mai 2009, Virginie Andriamirado
Le 10 mai dernier, le musée d’Aquitaine à Bordeaux a inauguré un nouvel espace permanent consacré à la traite négrière et à la place de Bordeaux dans cette histoire. Un événement qui fait date et qui témoigne de la volonté de la ville à – enfin ! - assumer son passé. Rencontre avec François Hubert, conservateur en chef du musée.
Comment s’ouvre l’exposition ?
L’exposition représente un parcours muséographique de 750 m2 répartis en quatre salles. L’enjeu principal était d’expliquer le rôle de Bordeaux dans le commerce atlantique et l’esclavage et ce qu’il reste de cet héritage historique. La première salle présente le patrimoine architectural de la ville et montre comment Bordeaux se développe au XVIIIème siècle. La ville connaît une forte poussée démographique à cette époque. Pourquoi ? En grande partie, à cause du dynamisme de son commerce maritime… La seconde salle, Bordeaux porte océane, montre comment la ville est devenue l’un des premiers ports européens grâce au commerce atlantique mais aussi à celui du vin vers l’Europe du Nord notamment. On insiste sur les relations de la ville avec les Antilles à travers deux axes : le commerce « en droiture » et le commerce triangulaire. Le premier concerne des produits manufacturés provenant de la région aquitaine (farine, vins, etc) qui sont échangés contre des denrées coloniales produites par des esclaves. Les navires se rendent donc directement aux Antilles, « en droiture ». Le commerce triangulaire, en revanche, passe par l’Afrique, où des esclaves sont achetés, puis fait étape aux Amériques, où ils sont revendus ou échangés contre des denrées coloniales, avant de revenir l’Europe. On estime entre 400 et 500 le nombre d’expéditions négrières parties de Bordeaux entre 1729 et 1826.
Présentez-vous des témoignages de la vie des esclaves dans ces îles ?
Dans la troisième salle, on pénètre dans L’Eldorado des Aquitains, où divers documents témoignent de ce qu’était la vie dans les « îles à sucre », à savoir dans les Antilles en général mais surtout à Saint-Domingue où les plantations sucrières, tenues pour la plupart par des planteurs originaires de Bordeaux et de l’Aquitaine, employaient chacune 300 à 400 esclaves. Cette salle évoque les productions des Antilles (sucre mais aussi tabacs, café, indigo…), les modes d’organisation des plantations et les conditions de vie des esclaves à travers une grande maquette représentant une plantation sucrière avec la maison du maître, les ateliers, les moulins et les cases à esclaves. Des panneaux explicatifs développent des thèmes relatifs aux conditions de vie des gens à Saint-Domingue et en particulier des esclaves. Enfin, à travers huit courtes vidéos, le public peut entendre divers témoignages véridiques tirés d’archives, tels celui d’une esclave qui raconte comment elle a était vendue ou celui d’un économe, blanc, qui parle du travail éreintant dans la sucrerie. Une de ces vidéos met en scène une esclave accusée d’infanticide expliquant pourquoi elle a tué soixante-dix enfants noirs à la naissance en leur transperçant la fontanelle avec une aiguille pour leur éviter une vie d’esclave.
Sur quel type d’œuvres et de documents vous êtes-vous appuyé pour rendre compte de cette longue histoire de la ville ?
Nous avons fait appel au fonds de gravures Marcel Chatillon légué au musée en 1999. Ce fonds exceptionnel est composé de 600 gravures et peintures montrant les modes de vies des Antilles du XVIIe au XIXe siècle. Malgré la présence de gravures abolitionnistes, la majorité de ces œuvres donne une image un peu idyllique de ce monde. Pour contrebalancer cette vision, nous les avons donc complétées par des témoignages écrits mis en images et par des vidéos.
Plutôt que de tenir un discours général, nous avons préféré des exemples précis. Pour le commerce triangulaire, nous nous sommes fondés sur les archives de La Licorne, un navire qui partait de Bordeaux et desservait l’Océan Indien. Dans son carnet de bord, le capitaine parle de la traite, des révoltes des esclaves sur son bateau, de l’arrivée dans les îles et de la vente.
L’ouverture de ces salles consacrées à la traite négrière a suscité un vif débat public à Bordeaux. Cette initiative, soutenue par une partie des habitants, est loin de faire l’unanimité…
Nous nous en tenons strictement à la vérité historique sur laquelle nous ne sommes pas attaquables. Chaque fait et chiffres ont été vérifiés par des historiens. Les documents sur lesquels s’appuie l’exposition sont connus et peuvent être consultés.
Il est certain que chacun va projeter ses propres représentations et cherchera à se déterminer par rapport à cette histoire. Mais l’important est que toutes les communautés puissent avoir, en référence, un discours à même d’être partagé. Certains diront que le musée ne va pas assez loin. D’autres assureront le contraire en nous reprochant de donner une mauvaise image de Bordeaux. Nous ne donnons pas dans la repentance mais dans la connaissance et la conscience.
Une grande majorité de notre public, qui appartient à ce que l’on pourrait appeler les classes moyennes cultivées, attend cette exposition depuis longtemps. Grâce au classement de Bordeaux au patrimoine mondial de l’Unesco [1], nous accueillons des touristes du monde entier, plutôt cultivés et donc susceptibles de connaître les musées des Etats-Unis, des Pays Bas ou de Liverpool consacrés à l’histoire de l’esclavage. Il est important que Bordeaux réponde à la demande de ces visiteurs. Le Musée d’Aquitaine devient ainsi l’un des premiers musées à évoquer cette histoire avec Nantes et Liverpool, et tout laisse à penser que les autres musées de la façade atlantique intégreront aussi cette histoire à leurs programmes.
L’exposition se clôt sur le Mur de la diversité, une manière de lier l’histoire de la traite et celle de la France d’aujourd’hui…
La dernière salle, consacrée aux Héritages, montre que dès le début de la colonisation des Antilles, il y a eu des phénomènes de métissage. Très peu de femmes européennes étant sur place, les planteurs prenaient pour compagnes, de manière plus ou moins imposée, des esclaves noires ou indiennes. Le statut des enfants était différent suivant la légitimité ou non des mariages. Si celui-ci était légitime, les enfants avaient le statut du père, ils étaient donc libres. Dans le cas contraire, ils étaient esclaves comme leur mère.
Cette dernière salle propose une réflexion sur le dépassement de l’histoire. En partant de cette idée du métissage, on pose la question des héritages aujourd’hui. L’exposition se termine sur le grand mur de la diversité, réalisé par deux photographes bordelais - Loic Lelouët et Philippe Caumes - qui présente des portraits de personnes issues de la diversité à Bordeaux et en région. Sont également projetés des films qui soulignent l’apport universel de ces héritages créoles dans la musique et la littérature.
Se rendre au Musée d’Aquitaine
Adresse : 20 cours Pasteur – 33000 Bordeaux
Contact : 05 56 01 51 00 / musaq@mairie-bordeaux.fr / www.bordeaux.fr
Ouvert tous les jours sauf lundi et jours fériés de 11h à 18h - Entrée libre aux collections permanentes
Notes
[1] Près de la moitié de la superficie de Bordeaux a été inscrite en juin 2008 sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco.







