Quelles relations entre l’Afrique et les Caraïbes ?
jeudi 19 mars 2009, Giulia Bonacci
Historien renomé, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (Ehess), à Paris, Elikia M’Bokolo est spécialiste de l’histoire de l’Afrique . Que faut -il retenir, selon lui, des relations séculaires entre ce continent et les Caraïbes ? Par delà l’empreinte indélébile de la traite négrière, le Profeseur M’bokolo éclaire bien d’autres procesus.
En tant que spécialiste de l’histoire de l’Afrique, que retenez-vous des relations entre l’Afrique et les Caraïbes dans le passé ? C’est aux Amériques en général, plus particulièrement aux Caraïbes et en Haïti, que les Africains, soumis au pire régime qui, soit pour des humains, ont montré de quoi ils étaient capables : une solidarité qui leur a manqué sur le continent sous les coups de boutoir du capitalisme européen ; la volonté et la réalité d’une résistance continue ; la capacité de se mélanger aux autres, de fabriquer une autre société au sein de laquelle l’Afrique reste présente sousd’autres formes que l’« Afrique mère ». C’est cette histoire-là qui me passionne : l’histoire des processus plutôt que l’histoire des origines. Je ne récuse pas, biensûr, la grande question des origines africaines de l’humanité. Mais, comme citoyen engagé dans les combats de mon temps, j’ai appris beaucoup plus de ces processus. L’esclavage est une chose : les esclaves africains ont été les seuls, dans l’histoire de l’humanité, à triompher de leur maîtres en Haïti. En même temps, je suis d’accord avec Cyril L. R. James sur le fait que seul le travail est producteur de richesses et que, dès lors, c’est le travail des Africains déportés dans le Nouveau Monde qui a produit la modernité (l’accumulation du capital, la division du travail, la lutte de classes entre maîtres et esclaves, etc.)
On parle souvent du panafricanisme comme d’une idéologie qui concerne l’Afrique et les indépendances depuis les années 1950– 1960. Quel rôle ont joué les Caribéens dans l’élaboration du panafricanisme ? Il faut faire remonter plus haut les commencements du panafricanisme intellectuel et politique. Au moment où les Etats d’Europe ont résolu de coloniser l’Afrique, ils n’avaient d’autres arguments pour justifier la curée que celui de la prétendue infériorité de l’homme noir. Or, justifier celle-ci par les arguments ethnologiques ou « craniologiques » ne suffisait pas. Il fallait montrer concrètement que, comme une humanité en enfance, ils étaient incapables de se prendre en charge. D’où cette espèce de mode journalistique et littéraire consistant à dénigrer systématiquement Haïti. Ce sont donc des intellectuels haïtiens qui vont, dans les années 1880, ferrailler avec tous les racistes de l’époque. Par la « défense de la race noire », ils vont jeter l’un des fondements structurels du panafricanisme. Il ne faut pas oublier, à la même époque, la passion de quelques Caribéens pour l’Ethiopie et le désir du « retour » à la terre des négus. Il y aura ensuite, évidemment, Jean Price- Mars, Aimé Césaire, Harry Belafonte, Bob Marley… Donc, intellectuellement, politiquement et artistiquement, tout cela a marqué l’Afrique plus que ne le savent les Africains eux-mêmes.
Vous êtes né en 1944 à Kinshasa, dans ce qui était alors le Congo belge. Vous y avez grandi, puis vous êtes parti étudier en France. Comment êtes-vous personnellement entré en contact avec les sociétés et les cultures de la Caraïbe ? J’ai d’abord rencontré les Caraïbes à Kinshasa : la musique brésilienne, diffusée sur les radios de l’Etat colonial, était l’un des rares moments de respiration, d’évasion et de rêve. Ensuite, après l’exode précipité des Belges en 1960, ce fut l’arrivée dans mon école de professeurs haïtiens et la découverte, par leur intermédiaire, de la première République noire et de son histoire ! Arrivé en France en janvier 1962, j’ai débarqué à Lyon dans l’un des meilleurs lycées qui comptait un « Antillais », prof de maths. Puis en hypokhâgne et khâgne au lycée du Parc, j’ai eu comme prof d’anglais Louis T. Achille, l’un des très rares noirs à enseigner à ce niveau à cette époque : agrégé d’anglais, formé à Howard University ! J’ai fait partie de son groupe de negro spirituals et, grâce à lui, j’ai découvert William Blake et les abolitionnistes anglais, mais aussi les Amériques noires et la force du panafricanisme en action : Achille nous a lâchés, en avril 1966, à quelques semaines du concours de l’Ecole normale supérieure, pour aller au Festival mondial des arts nègres ! Lyon, c’est également, bien sûr, l’ombre majestueuse de Franz Fanon que j’ai découvert alors. Assurément, cela reste un tournant pour moi : la découverte d’une autre histoire du monde noir, une histoire de combats gagnés, l’histoire d’une créativité ininterrompue. Il y a eu ensuite Maryse Condé, une soeur pour moi.
Africains et Caribéens se retrouvent souvent dans les métropoles occidentales d’Europe et d’Amérique du Nord. Quels sont les enjeux de leur relation ? Il faut distinguer le cas français. Aux Caraïbes, la France a enseigné, inculqué et instillé dans l’esprit des esclaves et de leurs descendants l’image de l’Afrique la plus négative qui soit. Ajouté à cela, la différence de statut une fois en métropole. (Caribéens = citoyens = carte nationale d’identité, Africains = indigènes = carte de séjour) a longtemps handicapé les efforts de rassemblement, sauf parmi les intellectuels et les artistes. Les choses ont changé aujourd’hui. Je constate en France, comme en Grande- Bretagne, des conjonctions de plus en plus fécondes. Je suis persuadé que cette dynamique va être renforcée par le phénomène Obama – fils d’un immigré africain et non Africain-Américain héritier de l’histoire des Noirs aux Etats-Unis - dont la victoire démontre, s’il le fallait, que c’est l’union qui paie.
Retrouvez Elikia M’Bokolo sur RFI
L’histoire de l’Afrique et de ses diasporas vous passionne ? Alors ne ratez pas l’émission hebdomadaire d’Elikia M’Bokolo sur Radio France Internationale : L’atelier de l’histoire – Mémoire d’un continent. Archives, témoignages, débats. Un rendez-vous captivant et… très instructif ! Plus d’info : www.rfi.fr ; rubrique : émissions.







