Barre colorée
logo_petit

Tunisie-Egypte : un cinéma révolutionnaire avant l’heure

jeudi 17 mars 2011, Olivier Barlet

Nous avons vibré avec eux : 23 jours ont suffi en Tunisie et 18 en Egypte pour balayer des dictateurs ancrés depuis 23 et 30 ans ! C’est tout un peuple avide de liberté et de démocratie qui s’est levé contre la corruption et l’enrichissement des dirigeants et a retrouvé ainsi la fierté et l’espoir. Ce n’est pas venu en un jour  : la contestation était déjà là, et de jeunes cinéastes se faisaient le témoin de ce volcan sous pression.

Separateur

Ces dernières années, la production de courts métrages autoproduits s’est à ce point intensifiée en Tunisie que 82 se sont présentés à la sélection des Journées cinématographiques de Carthage d’octobre 2010 ! Nombre d’entre eux manient une dérangeante autodérision tout en déconstruisant par l’ironie le discours dominant. Un exemple ? Condamnation (Walid Mattar, 15’) met en scène un café tunisien qui vit au rythme de la coupe du monde de foot mais aussi de la guerre à Gaza. Tout y passe : relations sociales, intégrisme, discours obligés, avec une réjouissante insolence et un humour ravageur sur des sujets chauds.

Mais de nombreux films se font graves, mémoire douloureuse, comme Tabou (Meriem Riveill, 15’) où une jeune femme de 18 ans ne peut s’épanouir, victime d’un traumatisme d’enfance qu’elle avait cherché à oublier. Sensible et avançant par petites touches sensuelles, le film se termine par un écran noir et une voix qui dit simplement : « Souviens-toi et parle ! »

Graffitis et musique underground

En Egypte, c’est par des longs métrages sans moyens mais passionnants qu’une nouvelle génération de cinéastes indépendants sont en phase avec ce qui fait aujourd’hui vibrer tout un pays. Le jury « longs métrages » de Carthage ne s’y était pas trompé, qui a donné son Tanit d’or à Microphone d’Ahmad Abdalla (33 ans) « pour son audace, sa jeunesse, l’efficacité de sa musique, la richesse de ses personnages dans une société qui refuse de leur octroyer la place qu’ils revendiquent ». Comme tout film égyptien, il est très parlé, mais c’est un langage osé, celui de jeunes qui s’ennuient dans une société qui contrecarre systématiquement toutes leurs initiatives. Entre graffitis et musique underground, ils cherchent à organiser un concert, mais autorités, mosquée et police se lient pour les en empêcher.

Les ingrédients d’une Nouvelle Vague

Docu-fiction et constellation de personnages qui font peuple, c’est aussi la base des films d’Ibrahim El Batout. Il livre une critique toujours acerbe mais sans mépris : en s’ancrant dans le quotidien, ce cinéma s’en déclare partie prenante. Son dernier film, Hawi, a lui aussi un souffle réaliste et le souci d’une jeunesse qui étouffe et se bat au quotidien pour se tailler un espace où respirer. Caméra portée, toute petite équipe, acteurs non professionnels et bénévoles, sans décors, en lumière naturelle : les ingrédients d’une Nouvelle vague ! Hawi montre deux hommes autrefois militants qui retrouvent, l’un en revenant d’exil, l’autre en sortant de prison, leurs filles de 20 ans, cette jeunesse égyptienne laissée pour compte qui se cherche une voie. Pas plus qu’Abdalla, Batout ne prêche l’activisme politique. La colère, le poids de la frustration et la forte volonté d’arracher la parole nourrissent leur ancrage dans la réalité d’une société qui ne demandait qu’à exploser. « Les créateurs sont porteurs de la modernité, disait feu le producteur tunisien Ahmed Bahaeddine Attia : ils sont l’avant-garde d’un peuple. Et ils sont la fierté de ce peuple. Leurs créations sont une façon de lutter contre l’obscurantisme du rejet sans nuance de l’Occident. Ils résolvent le problème identitaire autrement que les intégristes en proposant des lectures personnelles. »

Entretien avec Mehdi Hmili

Propos recueillispar Samir Ardjoum

Né à Tunis, Mehdi Hmili est réalisateur mais aussi comédien de théâtre, poète, critique et romancier. Auteur d’un moyen-métrage de fiction, Le Dernier minuit, il prépare actuellement le tournage de son premier longmétrage, Hourya, film d’anticipation. Mehdi vit et travaille entre Paris, Tunis et Le Caire.

Depuis la chute de l’ancien président Ben Ali, comment voyez-vous la situation évoluer en Tunisie ? De la crainte, de l’optimisme ou du pessimisme ? La révolution tunisienne a été le plus bel évènement de ma vie. Je suis donc très optimiste car un peuple qui a pu chasser l’un des plus redoutables dictateurs du monde pourra certainement établir la démocratie et bâtir une grande nation.

En qualité d’artiste et de cinéaste en particulier, comment pouvez-vous collaborer afin de reconstruire ce pays vers une démocratie ? Je collabore depuis des années. J’écris des poésies en dialecte tunisien et certains de ces textes ont même été repris lors des manifestations. Cela m’a étonné puisque je suis toujours interdit de publication en Tunisie. Le cinéma reste un art très dangereux. En tant que poète et cinéaste, je m’arrange pour que ma poésie soit politique et que mon cinéma soit universel et poétique.

Quel serait le rôle essentiel de l’artiste-citoyen ? Une utilisation excessive des nouveaux réseaux ou convoquer son art pour mieux capter le réel ? Ce qui est fondamental maintenant c’est de vaincre la censure et surtout l’autocensure. Les citoyens-artistes sont convoqués à mener « une révolution culturelle », vitale pour pouvoir donner à ce peuple de nouvelles perspectives après 23 ans de silence et de frustration. Je pense que la bataille ne fait que commencer !

Separateur

Commentaires (Aucun message Messages de forum)


Un message, un commentaire ?
  • (Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)