Nouara Naghouche, one-woman-choc !
samedi 9 janvier 2010, Sabrina Kassa
Nouara Naghouche, classe AA (Alsace - Algérie), 32 ans et toute sa verve, donne le meilleur et le plus intime d’elle-même dans son dernier spectacle, Sacrifices.Présenté au Théâtre Jean Vilar de Suresnes début mars, Sacrifices signe pour Nouara "la fin d’une thérapie" et pour le quartier ouest de Colmar, au cœur du spectacle, le début de la gloire ! Rencontre.
Quel a été votre parcours pour devenir comédienne ?
Je ne peux pas dire que mon parcours a été réfléchi. À 21 ans, j’avais un diplôme de CAP/BEP cuisine, je sortais d’un foyer en Alsace et je ne savais pas trop quoi faire. J’ai travaillé, un peu dans l’hôtellerie et dans l’animation, de 1997 à 2000. Et puis un jour, je suis allée voir l’éducatrice de mon quartier, au club de prévention, et je lui ai demandé de l’aide pour monter un projet. J’avais envie de voir ce que j’avais dans le ventre parce que depuis un petit moment tout le monde me disait : « Dis, t’es marrante. Tu sais que tu devrais faire du théâtre toi… » Alors, voilà, l’éducatrice y a cru, nous avons monté plusieurs actions pour récolter de l’argent, demander des subventions, etc. Elle a fait venir, de Paris, Barbara Boichot une comédienne, metteuse en scène. Et c’est là que tout a commencé : après un travail intensif pendant l’été 1999, nous avons créé le spectacle Nous avons tous la même histoire.
Vous avez participé à l’écriture ?
Oui, j’ai participé entièrement à l’écriture du spectacle. Cela relatait de choses plutôt rigolotes. Le personnage s’appelait Fatima Boumedine et se retrouvait chez l’assistante sociale, puis chez l’avocate… Ensuite en 2004, il y a eu Ça n’arrive qu’aux autres, le deuxième solo et puis Sacrifices, le troisième solo, où ma prise de parole a été beaucoup plus forte et mon positionnement de femme plus affirmé… C’est en partie autobiographique, c’est aussi nourri par les histoires de mes proches. Ce sont des morceaux de vie que j’ai voulu exorciser en les extériorisant et c’est vrai que ça a été très thérapeutique, j’ai appris à canaliser beaucoup de choses en moi…
Dans Sacrifices, vous mettez en scène plusieurs personnages. Comment avez vous construit le déroulé du spectacle ?
Ce spectacle, il était déjà un peu en moi. Quand je suis arrivée pour travailler avec Pierre Guillois, on a travaillé à partir de mes improvisations. Il les a enregistrées et nous avons sélectionné les séquences intéressantes, reformulé les propos… Et au fur et à mesure, nous avons construit les sketchs et les personnages : le frère qui accuse sa sœur, le père qui dit à son fils d’aller voler...
Et puis, il y a le thème du racisme qui est très présent ?
Alors ça c’est du vécu aussi. Par exemple, dans mon quartier, j’ai entendu pendant plusieurs années, une personne qui dégueulait en permanence sur les Arabes, les Noirs, les pédés... une haine raciale énorme.
Est-ce que la mise en scène de ces figures vous a permis de les exorciser ?
J’ai choisi cette façon de réagir pour ne pas crever et ne pas avoir honte de me dire que je n’ai rien fait pour arrêter ces paroles... À l’époque quand j’étais confrontée régulièrement à cette personne, la plupart du temps, j’essayais de l’éviter pour ne pas en arriver à des réactions violentes ou inattendues. Et un jour, plus open, je l’ai laissé un peu plus parler. Et voilà, aujourd’hui c’est à mon tour de le raconter pour que plein de gens entendent. C’est ma façon de dénoncer le racisme.
Vous vous présentez comme une AA : une Alsacienne/Algérienne. Comment vivez-vous cette double culture ? Est-ce que c’est un mélange explosif le AA ?
Non, non, je le vis bien. Je suis très fière de mes origines. Je suis française d’origine algérienne alsacienne tout simplement parce que le pays dans lequel je suis née c’est la France, que je me sens française et que mes parents m’ont transmis leur culture. Donc j’ai grandi avec celle-ci et aussi celle de ma ville alsacienne. C’est tout ça qui m’a nourri.
Dans votre spectacle la banlieue est très présente. Quel est votre propos, est-ce que vous avez voulu faire la peau à certains clichés ?
Non, je ne voulais pas donner une image pour apaiser ou changer les mentalités. Moi je veux tout simplement raconter mon quartier tel qu’il est : cette femme qui dit à sa fille « va me voler un truc au Lidl » ou qui dit à sa fille que c’est « une pute ». Tout ça je ne l’ai pas inventé. C’est désespérant, soit, mais voilà je voulais que tout le monde comprenne pourquoi ces gens se comportent comme ça et ont ce discours-là. On a beaucoup ghettoïsé, on a mis beaucoup de monde les uns sur les autres avec les mêmes problématiques. C’est lourd, très lourd… Mais je n’ai pas eu l’intention de donner une image positive de mon quartier pour contrebalancer celles bombardées par les médias, celles qui ciblent toujours les mêmes personnes avec les mêmes couleurs… J’ai déjà entendu lors de débats après le spectacle des gens me dire : « Vous ne pensez pas que vous confortez les gens qui pensent ça des quartiers ». Moi je ne conforte rien du tout, ce n’est pas mon but, je donne juste une réalité qui est là et qui permet de réfléchir. Et puis, le type qui se colle derrière sa porte et qui hurle contre « Brigitte », complètement bourré, ça on le retrouve partout. Il y a des épouses d’hommes bien placés qui m’ont dit : « Moi j’ai vécu ça » alors que j’étais à des années lumière de l’imaginer. C’est ça le truc, en racontant la réalité, ce spectacle s’adresse à toutes les couches et les classes sociales, à toutes les religions. Dans son enfermement « Zoubida », par exemple, nous donne de l’espoir, elle nous donne quelque chose de magique en se créant son monde à elle, car sans ça elle mourrait à petit feu. Et puis, c’est surtout pour dire, arrêtons d’être aussi nombrilistes et regardons autour de nous et peut-être que l’on arrivera à vivre un peu mieux ensemble. Arrêtons d’avoir peur des uns et des autres.
À ce propos, que vous inspire ce débat sur l’identité nationale ?
Ce qu’il m’inspire, c’est que ça me saoule. Ça veut dire quoi ce choix de l’identité nationale ? On nous fait tout un pataquès sur ce truc-là. Quand on va chez nous, dans notre pays d’origine, si on entre avec notre passeport français, on nous regarde de travers, t’es « l’immigré ». Ici tu es vu comme l’immigré aussi… C’est quoi ce choix, moi personnellement mon choix est fait, mon identité c’est d’être française avec mes origines. Je respecte autant le pays dans lequel je suis née que ma culture et la culture de mes parents. Je ne vois pas quoi ajouter…
Où habitez-vous à présent ?
J’habite toujours mon quartier, près de Colmar. J’ai un très profond respect pour mon quartier, qui me touche et que j’aime beaucoup. Je le vis de l’intérieur. Ce que ne voient pas les gens de l’extérieur, ce sont les petites choses, qui sont en réalité les plus importantes, et c’est dommage. Alors, on dit c’est bruyant, c’est machin, moi je dors tranquille, tranquille. Bon c’est vrai que les esprits se sont beaucoup calmés, beaucoup assagis depuis quelques années… Avant mon quartier s’appelait Chicago, mais maintenant c’est le quartier Florimont. On nous a donné des noms de fleurs, moi j’habite la rue des Dalias, il y a la rue des Marguerites, la rue des Pétunias…
Il y a beaucoup de solidarité dans votre quartier ?
Oh oui, la solidarité et la richesse humaine dans ces quartiers, c’est énorme. Et je peux vous le dire, on ne la retrouve pas au centre.
Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
Je suis en tournée actuellement de Sacrifices. Mais à la rentrée, en septembre, je suis en résidence avec deux autres comédiennes et un metteur en scène pour travailler un texte sur le monde carcéral de Denise Chalem : Dis à ma fille que je pars en voyage. C’est un sujet qui me touche… Je n’ai moi-même jamais été en prison, sinon pour jouer à deux reprises Sacrifices. Ça a été un choc incroyable. Je me suis souvenue d’émotions de l’époque où j’étais petite quand j’allais visiter en prison certains membres de ma famille. Donc voilà je crois que j’ai envie de plus comprendre, et aussi de parler de toutes les personnes enfermées. Car, d’accord, elles payent pour ce qu’elles ont fait mais je ne comprends pas pourquoi la prison les maltraite comme ça. Il faut lire ce que racontent ceux qui travaillent dans ces lieux-là. C’est terrible, au secours, au secours !
Sacrifices
« Zoubida » fan de radio Nostalgie, « Marguerite » raciste véreuse, « Marie-France » qui adooore les Arabes, et quelques mâles qui en prennent pour leur grade... Dans un mouvement de va-et-vient, Nouara Naghouche fait vivre dans Sacrifices des émotions sombres puis ensoleillées. Comme une vague, son humour éclate au milieu de la cruauté. Et toujours et sans discrimination, Sacrifices pose un regard tendre, du jeune paumé à la vieille raciste.
Nouara Naghouche en quelques dates :
28 mai 75 - Naissance à Colmar
1997-2000 - Période d’hésitation : Nouara travaille dans l’hôtellerie, l’animation, l’aide aux handicapés...
1999 - Premier One-woman-show, Nous avons tous la même histoire, mis en scène par Barbara Boichot
2002 - Rencontre avec Pierre Guillois, de l’Atelier du Rhin
2004 - L’Atelier du Rhin l’engage en tant que professionnelle dans la création : Vengeance franchement Vengeance. Cette année, elle crée un nouveau solo Ça n’arrive qu’aux autres mis en scène par Clarisse Willig
2005 - Elle joue dans J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne de Jean-Luc Lagarce, mis en scène par Sandrine Pirès
2006 - Elle interprète Père Ubu dans Ubu Roi d’Alfred Jarry au Théâtre du Peuple. C’est un tournant dans sa carrière et sa vie personnelle. C’est de cette expérience que naîtra l’idée de Sacrifices
2006-2007 - Écriture de Sacrifices
2009 - Nomination aux Molières 2009 dans la catégorie « révélation théâtrale »







