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Villiers-le-Bel fusionne ses mémoires

vendredi 8 janvier 2010, Fatou Sall

A Villiers-le-Bel, comme chacun sait, les jeunes ont les lacets défaits et les voitures flambent. A Villiers-le-Bel, c’est moins connu, le collectif Fusion s’active depuis plus de 18 ans à décloisonner les identités à grands coups de culture. Histoire de prouver à ceux qui n’y croient pas encore que casquettes à l’envers, verlan et théâtre peuvent faire bon ménage...

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Villiers-le-Bel, commune du Val-d’Oise, située à 18 km au nord de la capitale. Banlieue comme tant d’autres… devenue tristement célèbre en novembre 2007 lorsque deux jeunes qui circulaient en motocross percutèrent une voiture de police et trouvèrent la mort dans cet accident… Plusieurs jours de violentes émeutes s’ensuivirent… Images de guerre civile qui ont marqué les mémoires. Mais Villiers-le-Bel se résume-t-elle à cela ? Au bout de la classique « avenue de la Gare », un petit pavillon abrite les nouveaux locaux du collectif Fusion. « On a monté une association pour ouvrir nos gueules et participer à la déconstruction d’un imaginaire collectif tronqué », raconte Dominique Renaux, porteur de projets au sein de l’association.

À l’origine, un théâtre éclectique

Créée par une bande d’amis artistes issus d’un même quartier de la banlieue parisienne, l’association voit le jour en 1992 sous le premier nom de Fusion Sonore. Monter des spectacles hybrides, partager un parcours de création avec des Beauvillésois [1], aborder des sujets de fond douloureux sont autant d’objectifs que se donne, dès ces débuts, le collectif. « L’idée de nos spectacles est de faire transparaître de la beauté et de l’esthétisme malgré la souffrance qu’expriment les sujets traités » explique Dominique.

En 1994, Martine de Koninck, metteuse en scène, se joint à la structure. Selon elle, la rencontre entre l’univers de la banlieue et celui du théâtre produit « une expression brute, non empêtrée d’académisme, une expression techniquement imparfaite mais marquée par une sincérité absolue ». Plusieurs spectacles, de formes variées, ont été montés par Martine : un opéra rap intitulé Oh rage !, un spectacle de danse Et Hop !, un cabaret jazz La Revue nègre déchaînée...

« Nous ne faisons pas de théâtre de répertoire. Ce sont les habitants qui nous apportent le contenu. Nous faisons des sujets glanés au sein de la population la matière de nos créations théâtrales », insiste Dominique.

« Mémoires plurielles » d’une société en mutation

Mais Fusion ne se contente pas de faire du théâtre : depuis 1998, Dominique, anthropologue de formation, s’occupe d’un projet qui donne une nouvelle couleur à l’association, « Mémoires plurielles ». En effet, il a remarqué que le point commun d’une majorité de Beauvillésois était d’être venus d’ailleurs pour (se) construire ici. Fusion travaille donc sur le potentiel de ce socle commun. Plutôt que de « surfer sur les différences », Fusion travaille sur les convergences et la transmission d’une « histoire commune riche de son métissage culturel ».

Chef d’orchestre de ce vaste projet, Dominique propose la mise à disposition de données historiques et de réflexions sur des thématiques sociétales. Plusieurs ouvrages en sont sortis : Alliances, qui traite en photos des mariages célébrés à Villiers-le-Bel, dans des traditions complètement différentes issues des quatre coins du monde ; Bébés Babels, sur les naissances... C’est à Sarcelles qu’est collectée la majorité des archives.

Depuis 2000 paraît tous les six mois la revue Sakamo, qui traite du thème général du déplacement. Les migrations intérieures, les mobilités géographiques sont autant de sujets traités pour une juste reconnaissance de la place des migrations dans l’histoire contemporaine de la France. « La matière se constitue à partir de photographies et de recueils de paroles effectués auprès des habitants du Val-d’Oise et de publications d’archives locales familiales ou municipales », explique le maître d’oeuvre. « Parfois on organise des débats avec les habitants. D’autres fois, ce sont des rapports singuliers avec une famille qui nous permettent de récolter des données. »

Fusion affirme avec une juste prétention s’adresser à la société française dans son ensemble, « en travaillant avec les gens d’ici sur les trous de mémoires de l’histoire de France ». Exemple ? « L’épisode colonial a été quasiment gommé des manuels scolaires mais les stéréotypes et les imaginaires créés sont toujours actifs. Pour les Français "issus de l’immigration", cette histoire, transmise par leurs parents, fait partie de leur identité comme elle fait partie de notre histoire commune. »

Dépasser la vision folklorisante de l’Autre

« Si la différence n’est pas une malédiction, elle n’est une chance que si l’on se donne collectivement les moyens d’en tirer parti », tel est le credo du collectif Fusion. Aujourd’hui plus qu’hier, ces sujets sont d’actualité et Fusion souhaite apporter sa pierre à la construction d’un nouvel édifice sociétal. Son actualité en porte l’empreinte persistante. Ainsi le prochain numéro de Sakamo présentera une réflexion sur les discriminations liées à l’habitat. Un autre numéro est prévu sur la présence des troupes indigènes dans le second conflit mondial.

Enfin, en collaboration avec une professeure d’histoire de la ville, l’association souhaiterait élaborer un contre-manuel scolaire. Une réécriture de l’histoire qui pourrait aider à lutter contre les discriminations. « La discrimination naît du fait de traiter de manière différente des personnes se trouvant dans une même situation. On est dès lors dans une remise en cause du principe d’égalité qui est le fondement des sociétés démocratiques », affirme Dominique.

L’identité nationale ? Réponse claire : « Selon nous, la réflexion sur l’identité est un non-sens. Il faut dépasser la vision folklorisante de l’Autre pour saisir les points communs d’une population habitant le même territoire », tranche Dominique. « Si chacun porte visiblement la trace du lieu d’où viennent ses ancêtres, il n’est cependant plus possible de relier la géographie avec l’apparence de chacun. » La couleur de peau ne permet plus de situer les humains. Aujourd’hui « ce sont les histoires, le chemin parcouru, les façons d’être réinventées au fi l des existences » qui le constituent.

Comment se procurer Sakamo ?

Contacter directement l’association :

Collectif Fusion

95 ter avenue Pierre Sémard

95400 Villiers-le-Bel

01 39 87 31 53 / collectif.fusion@free.fr

Pour en savoir plus : www.fusion.asso.fr

Notes

[1] Habitants de Villiers-le-Bel !

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