Malika Makhoukhi et Fatima Kouider, tandem gagnant à Cenon !
vendredi 8 janvier 2010, Virginie Andriamirado
Lauréates nationales du prix Talents des Cités 2009, Malika Makhoukhi (29ans) et Fatima Kouider (36 ans), fondatrices de la société Easy Paye, ont trouvé leur voie en refusant la discrimination au travail.
Elles sont jeunes, belles, intelligentes et dynamiques. Dans leur bureau de Cenon, banlieue bordelaise où elles ont grandi, Malika Makhoukhi et Fatima Kouider incarnent l’image idéale de jeunes femmes chefs d’entreprise issues de la diversité. De cette image accomplie par le prix Talents des Cités, elles ne s’encombrent pas.
Chefs d’entreprise avant tout
Si elles peuvent témoigner des discriminations à l’embauche des jeunes diplômés issus des cités et de l’immigration, elles refusent d’être récupérées comme des icônes exemplaires. « Nous ne sommes pas obsédées par le fait d’être des femmes, issues de l’immigration et installées à Cenon, nous sommes des chefs d’entreprise avec des objectifs et qui se donnent les moyens de les atteindre », explique Fatima. Si elles sont installées dans leur banlieue d’origine pour « donner une autre image de la ville et participer à son activité économique » et qu’elles prévoient à terme de recruter dans un vivier de compétences souvent confronté aux discriminations sociales et raciales, hors de question pour elles de tomber dans la ghettoïsation à l’envers !
Elles se sont rencontrées il y a quelques années dans le cabinet d’expertise comptable où elles travaillaient. « On s’est rapidement senties restreintes dans la progression de notre carrière », souligne Malika, « on avait envie d’évoluer mais le fait d’être des femmes constituait déjà un frein à notre parcours ». Peu à peu, le projet de monter leur société a germé. Malika a quitté le cabinet pour enrichir son expérience en entreprise quand Fatima confortait son parcours de responsable de service.
Un début prometteur
C’est en novembre 2008 qu’elles se sont lancées, créant Easy Paye, une entreprise de gestion des salaires et de ressources humaines. Il aura fallu leur pugnacité et la foi en leur projet pour trouver un local et leurs premiers clients. Un certain courage aussi dans un contexte de crise pour quitter un confortable statut de salarié avec pour seul financement un microcrédit, obtenu auprès de l’Adie (Association pour le droit à l’initiative économique), qui leur a permis d’investir dans un logiciel de paye. En une année, Easy Paye a su tisser son réseau et étendre sa clientèle hors d’Aquitaine. Si la concurrence est rude, notamment au niveau des grands groupes, « elle nous stimule », commente Malika, « au-delà de nos compétences, nous avons une approche plus humaine du fait de notre petite structure ».
Une double culture revendiquée
Le prix Talents des Cités, reçu le 24 octobre dernier dans l’hémicycle du Sénat, les a confortées dans leur choix et leur volonté de pérenniser leur entreprise. Symboliquement, c’était important pour ces filles de Marocains et d’Algériens, débarqués en France dans les années soixante, d’être primées dans ce lieu emblématique, en présence de leurs parents. « Sans eux, je n’en serais pas là, insiste Fatima, j’ai été guidée par le parcours de mon père, arrivé en France ne sachant ni lire ni écrire, et la volonté qu’il a eue de s’en sortir. Il a toujours insisté sur le fait qu’il fallait bien travailler à l’école ». De fait, elle a un Master en ressources humaines et Fatima un Diplôme d’études comptables et financières (DECF). Retournant régulièrement dans leur pays respectif, parlant un peu l’arabe, elles revendiquent leur double culture. « Nos parents étaient complexés de ne pas maîtriser le français », souligne Fatima. « Connaissant mal leur histoire, occultée par le colonialisme, il leur était difficile de nous la transmettre. Pour notre génération, les choses sont différentes, nous avons accès à l’information, nous sommes nées ici et donc insérées de fait. » Mais Malika s’insurge contre la stigmatisation de la communauté musulmane. « Quand j’entends dire que le jeune musulman doit trouver un travail, ne pas parler le verlan et ne pas mettre sa casquette à l’envers [1], je suis choquée ! » Si leur réussite peut contribuer à faire évoluer les mentalités, elles auront doublement réussi leur pari. « À l’école on nous formate pour des BEP, poursuit Malika, il y a des orientations prédéfinies. Il faut dire à un jeune de banlieue qu’il peut devenir expert comptable. Les discriminations nous ont donné encore plus de niaque pour prouver qu’on était capable de réussir hors des sentiers battus. »
Talents des Cités
Lancé en 2002, le concours Talents des Cités récompense des entrepreneurs originaires de quartiers prioritaires de la politique de la ville. Initié par le secrétariat d’État chargé de la politique de la ville et par le Sénat et co-organisé par la DIV, la Caisse des dépôts et les Boutiques de Gestion, il encourage les créateurs d’entreprise de ces quartiers. Comprenant deux catégories (Émergence et Création), la promotion 2009 a distingué sur 250 dossiers expertisés, 38 lauréats au plan régional dont onze au plan national. Les onze prix nationaux ont une valeur de 7000 euros et les deux prix spéciaux 5000 euros. Ils ont été décernés en 2009 à Malika Makhoukhi et Fatima Kouider pour Easy Paye en catégorie Création et à Louisa Djouad pour Mobil’Emploi en catégorie Émergence. La ville de Cenon s’est illustrée cette année avec le premier prix pour Easy Paye mais aussi avec deux lauréats nationaux Said Saidani pour Diagaz et Azeddine Archaoui pour AR2P.
Notes
[1] Propos tenus par la secrétaire d’État chargée de la famille et de la solidarité le 14 décembre 2009, lors d’un débat sur l’identité nationale à Charmes (Vosges) : www.lemonde.fr







