Black résonance
lundi 15 mars 2010, Lionel Manga
Dix-huit mille deux cent cinquante jours aux bissextiles près sont passés sans recul au compteur de l’Histoire depuis le premier de janvier 1960.
Dix-huit mille deux cent cinquante jours aux bissextiles près sont passés sans recul au compteur de l’Histoire depuis le premier de janvier 1960 quand se leva au sud du plus grand désert de la planète une lumineuse espérance nommée indépendance. Une promesse et un rêve tout à la fois en quatre syllabes solaires dansées dans tous les lieux de loisir du continent sur un air de cha-cha-cha qui résonne aujourd’hui comme une flûte de cristal fêlée. Il s’en est bu du champagne et du bon tout le long de cette cohorte d’heures aux couleurs nuancées selon les pays et les barreurs à la manoeuvre sous la houlette bleu-blanc-rouge. Dans la plupart des cas, du vin aussi, du très mauvais picrate aux subtils crus du Bordelais & Co, rouge, rosé, blanc, dans les raouts de l’élite, dans les bouibouis pittoresques autant que dans les villages les plus reculés. Ce breuvage phare et symbole de la France conquérante est allé taquiner les palais des hommes et des femmes avides d’exotisme. Ce n’est pas rien dix-huit mille deux cent cinquante jours aux bissextiles près à revisiter, selon un pas de temps, à décider quand retentissent les cloches du cinquantenaire accompli bon an mal an et appelant à une évaluation franche, lucide, cependant qu’une certaine histoire s’achève, à en croire Michel Serres, sous nos yeux et en ce moment même. L’entropie bat la mesure en zone franc.
Il me semble encore entendre la Dalida s’interroger sur les fleurs avec mélancolie dans la maison de mon enfance à Douala, entre mangrove et macadam, à la rue Ivy gorgée au soleil de midi de la fragrance suave et entêtante des fleurs de frangipanier, là même où l’odyssée urbaine a commencé au Cameroun, au bord de manguiers allemands désormais centenaires et dont certains commencent à être atteints par la limite d’âge, mais produisent encore des fruits délicieux, que les gamins sans laisse et flâneurs issus d’en-Bas, jamais en panne d’espièglerie et de se lâcher au large de leur mater souvent dolorosa, décrochent la saison venue à coups de projectiles hétéroclites se trouvant à leur portée, sans trop s’interroger toujours sur la suite descendante de leur courbe.
Au PK 50, ils et elles sont des myriades de myriades, dont la plupart sont arrivés sur cette Terre sans que leurs géniteurs aient véritablement formulé un quelconque projet pour eux. Tous les regards des jeunes dégoûtés à mort du mboa tournant trappe sont désormais braqués sur les pelouses européennes du football-spectacle ourlé de bling-bling glamour en veux-tu-en voilà si tu m’as-pas-vu t’es nul à chier mec. Que sont l’espérance, la promesse, en forme de rêve, devenues ? Comme les fleurs de la ritournelle, elles ont formidablement fané au soleil d’une réalité devenue inexorablement cauchemardesque ici et là au fil des régimes et qui jette dorénavant les plus désespérés dans le trek tragique vers Whiteland auquel tous les partants ne survivent pas, comme chacun sait.
Au sud du Sahara, et très précisément au voisinage nord de la latitude zéro, au pays d’Osende Afana alias Castor, les jeunes ne savent même pas qu’un tel homme a existé, le premier économiste africain à théoriser l’asymétrie Nord-Sud en prenant exemple sur le marché du cacao et mort le 15 mars 1966 dans l’un des derniers maquis au Cameroun sous la poigne du parti unique et d’Ahmadou Ahidjo. Tout comme Jacques Stephen Alexis, écrivain haïtien, il avait choisi de ne pas se payer de mots planqués en Hexagone, d’aller « au front », et éventuellement au casse-pipe, ce qui est arrivé. Pour qui cette témérité est-elle donc allée jusqu’au sacrifice suprême ? On doit se poser la question hic et nunc.
À la faveur du cinquantenaire des indépendances africaines du « pré carré » et de cette concomitance avec le séisme phénoménal qui a ravagé Haïti, « insula non grata », parce que noire et fière d’avoir défait l’armée française napoléonienne couverte alors de prestige et auréolée de gloire. Il y a là comme une black résonance improbable qui vrille l’espace-temps du monde postcolonial et interpelle la lucidité dont l’immense poète René Char disait que c’est « la blessure la plus rapprochée du soleil », formule icarienne s’il s’en fut. Demain vient toujours trop vite et sous peu 2060 frappera à la porte. Il y a encore du pain noir sur la planche inclinée et en mal de bascule.
Lionel Manga est un penseur et écrivain camerounais, né cinq ans avant l’indépendance de son pays. Ancien chroniqueur pour le quotidien Le Messager, il a publié en 2008 L’Ivresse du Papillon (Edimontagne), réflexion inclassable sur le Cameroun à travers une dizaine de plasticiens du pays.







