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Cameroun : retour sur une décolonisation sanglante

lundi 15 mars 2010, Thomas Deltombe

Les troubles sanglants qui ont émaillé la décolonisation du Cameroun, dans les années 1950 et 1960, sont très longtemps restés inconnus. Tandis que la guerre d’Algérie mobilisait l’attention de la métropole, rares furent, à l’époque, les Français qui entendirent parler de ce qui mérite d’être qualifié de « guerre du Cameroun ». Une guerre qui fait voler en éclat le mythe d’une décolonisation « pacifique » et « généreuse » de l’Afrique noire française, dont le Général de Gaulle serait le héros.

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Lorsque le Général de Gaulle revient au pouvoir en France, en mai 1958, la décolonisation de l’Afrique subsaharienne est déjà bien engagée. C’est le cas en particulier au Cameroun et au Togo, territoires sous tutelle de l’ONU administrés en partage par la France et le Royaume-Uni. Le statut particulier de ces territoires suscite très tôt des velléités indépendantistes. En avril 1948, une poignée de Camerounais formés au syndicalisme créent ainsi l’Union des populations du Cameroun (UPC), dont Ruben Um Nyobè devient bientôt le secrétaire général et la figure charismatique. Revendiquant « l’indépendance et la réunification » des Cameroun français et britannique, ainsi que l’« élévation du standard de vie », le mouvement s’attire très vite une immense popularité.

L’UPC entre en lutte armée

Inquiète, et déjà échaudée par les guerres d’Indochine et d’Algérie, l’administration française décide au milieu des années 1950 de prendre de vitesse le parti d’Um Nyobè, dont le dynamisme et la détermination risquent de faire des émules au-delà des frontières camerounaises. Prétextant un « péril communiste » et s’inspirant des méthodes contre-insurrectionnelles alors en vogue dans l’armée française, le Haut-commissaire Roland Pré réprime durement la contestation populaire et fait interdire l’UPC en juillet 1955 [1]. Tandis que les leaders upécistes entrent en clandestinité ou fuient en exil, il suscite un « nationalisme modéré » complaisant à l’égard de la France, pour « illusionner » les populations camerounaises et les observateurs des Nations Unies. S’il s’engage dans cette voie d’apparence « libérale », c’est que Roland Pré est convaincu que le contexte de guerre froide, parce qu’il soude les blocs géostratégiques, anesthésie les revendications autonomistes. Quoi qu’il advienne, explique-t-il, « l’interdépendance » empêchera « l’indépendance » réelle.

Nommé à Yaoundé en 1956, Pierre Messmer poursuit la politique de substitution engagée par son prédécesseur. Dans le cadre de la loi Defferre qui offre une certaine autonomie aux territoires d’outremer, il fait élire une nouvelle assemblée locale en prenant soin de maintenir l’UPC dans l’illégalité. Les nationalistes, déterminés à ne pas se laisser marginaliser, décident alors de recourir à la violence. Des structures armées se mettent en place en région Bassa (CNO) comme en zone Bamiléké (SDNK), et s’attaquent aux intérêts français et aux « valets » autochtones du colonialisme. Pour écraser la « rébellion bassa », les autorités françaises installent une Zone de Pacification (ZOPAC) en Sanaga-Maritime. Les forces militaires coloniales procèdent, comme en Algérie, au regroupement forcé des villages et traquent sans ménagement les insurgés dans les « zones interdites » [2].

Une indépendance encadrée

Conscients qu’il leur sera difficile de reporter indéfiniment l’indépendance, les stratèges français décident de couper définitivement l’herbe sous le pied de l’UPC. Début 1958, ils installent un dirigeant docile à la tête du pays, Ahmadou Ahidjo, et lui propose une indépendance encadrée. C’est dans ce contexte que de Gaulle revient au pouvoir. Loin de rompre avec la politique de la IVe République, il la reprend à son compte et l’approfondit. Comme Pierre Messmer, bientôt nommé ministre des Armées, l’expliquera dans ses Mémoires : « La France accordera l’indépendance à ceux qui la réclam[ent] le moins, après avoir éliminé politiquement et militairement ceux qui la réclamaient avec le plus d’intransigeance » [3]. Le Cameroun fait dès lors figure de poisson pilote : première expérience d’« indépendance négociée » en Afrique noire francophone, le cas camerounais préfigure ce que l’on appellera plus tard la Françafrique.

Précurseur, le Cameroun l’est également en matière militaire. Car, pendant que le l’ONU avalise le plan français d’une indépendance sous contrôle, la guerre continue. Si la situation s’apaise progressivement en Sanaga-Maritime après l’assassinat en brousse du secrétaire général de l’UPC, Um Nyobè, en septembre 1958, elle s’envenime en région Bamiléké, dans le Mungo, à Douala… Pilotée par Félix Moumié, président de l’UPC en exil, l’Armée de libération nationale du Kamerun (ALNK), créée en 1959, multiplie les actions d’éclat. De sorte qu’au moment où Ahidjo proclame l’indépendance, le 1er janvier 1960, de vastes zones sont entrées en dissidence. La France ayant fait signé des accords temporaires de coopération militaire à son poulain camerounais, ses troupes peuvent poursuivre leurs opérations. La première intervention militaire française dans un pays d’Afrique indépendant commence donc le jour même de son indépendance…

Vingt-trois ans de guerre

Sous l’oeil vigilant des dirigeants gaullistes (Michel Debré, Pierre Messmer, Jacques Foccart) – mais à l’abri des regards métropolitains, concentrés sur les « événements » d’Algérie, – les militaires français intensifient la répression. En 1960, la région Bamiléké est à feu et à sang. Quelques jours après la mort de Moumié en novembre 1960 [4], Paris fait signer à Ahidjo une série d’accords militaires et économiques qui gravent dans le marbre « l’interdépendance » franco-camerounaise.

Le régime Ahidjo, encadré par une cohorte de conseillers français, mute en dictature. Les révolutionnaires camerounais ne désarment pas pour autant. Après quatre ans d’exil, le vice-président de l’UPC Ernest Ouandié retourne clandestinement au pays en 1961 pour réorganiser les maquis intérieurs. D’autres s’établissent au Congo-Brazzaville voisin, devenu « marxiste » en 1963. La guerre se prolonge indéfiniment, ponctuée par des cas de nettoyages ethniques. Après neuf années de lutte clandestine, Ouandié est exécuté en public le 15 janvier 1971 après un simulacre de procès [5]. S’il est difficile de parler d’un « génocide », comme d’aucuns le proclament depuis quelques années, des sources crédibles laissent penser que le conflit franco-camerounais aurait fait entre 70 000 et 120 000 morts.

Pour en savoir plus :

Thomas Deltombe est l’auteur, avec Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, de : Kamerun ! La guerre cachée aux origines de la Françafrique, 1948-1971, Éditions La Découverte, à paraître en 2010

Notes

[1] Richard Joseph, Le mouvement nationaliste au Cameroun. Les origines sociales de l’UPC (1946-1958) , Karthala, Paris, 1986.

[2] Achille Mbembe, La naissance du maquis dans le Sud-Cameroun, 1920-1960. Histoire des usages de la raison en colonie, Karthala, Paris, 1996.

[3] Pierre Messmer, Les Blancs s’en vont : récits de décolonisation, Albin Michel, Paris, 1998, p. 115.

[4] Moumié est empoisonné à Genève par les services secrets français en octobre 1960 et meurt un mois plus tard. Voir Frank Garbely, L’assassinat de Félix Moumié. L’Afrique sous contrôle, Tribuna Film – TSR – Arte, 2005.

[5] Mongo Béti, Main basse sur le Cameroun. Autopsie d’une décolonisation, La Découverte, Paris, 2010 (Première édition : 1972).

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